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 Le voyage d'Antao.

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Awen

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MessageSujet: Le voyage d'Antao.    Sam 18 Déc - 15:17


"De l'importance du deuil.
Le voyage d'Antao.

Chapitre 1
Éloigne toi des pores des corps morts.

« -Salut.
-Salut. »

Eva est assise sur les marches du grand escalier de la gare de Marseille. En bas, en haut, peu importe. Où qu'elle puisse se trouver , le mouvement demeure en elle, même indécise, elle n'a pas abdiqué. Sa maison à elle est un escalier. Elle pense à tous ces gens qui dorment à l'horizon, leurs respirations mêlées au mistral trop froid en cette nuit de novembre qui la traverse de part en part.

« -Je peux m'asseoir à côté de de toi?
-Oui, bienvenue sur ma marche. Qu'est-ce que tu fais dehors par une nuit pareille gamin?
-J'attends un pote.
-Tu trembles, tu as froid?
-Pas vraiment.
-Je vois, c'est mieux ainsi, j'ai pas de couverture à t'offrir. »

Encore un enfant dans le noir... Ils refusent les lumières artificielles des adultes, la chaleur de leurs poêles sans flammes, les aliments insipides qui n'assouvissent jamais les besoins des chasses héroïques. Ils préfèrent l'obscurité, le froid, la solitude. Ils attendent sans attendre vraiment qu'une autre lumière scintille. Ils sont les enfants de la nouvelle lumière. Eva le sait, les enfants de l'ombre n'ont pas d'âge. Ils n'ont jamais atteint l'autre rive seulement; la rive des non-délires, la rive où tous se figent, cimetière des chercheurs. Eva l'a déjà parcouru, elle aurait pu s'y faire prendre elle aussi. Elle y a vu des sépultures, mais elle a violé la règle, profané des tombes. Elle a soulevé les lourdes plaques de granite, creusé la terre de ses mains nues. Elle a griffé le bois, les capitonnages. Une frénétique hystérie. Les ombres des gisants s'emparèrent de son corps, mais trop tard. Elle avait vu dans la béance de leur torpeur.
« -Je t'emmerde au moins?
-Pourquoi tu dis ça?
-Une habitude, j'emmerde tous les vieux, j'ai la gueule de celui qu'arrache les sacs à mains.
-Les vieux, ils te prennent pour la mort
-T'es sympa toi, j'ai pas de faux sous ma capuche!
-La mort, ils savent qu'elle ressemble aux pickpockets, elle prend tout! Mais doucement, elle commence par les vivants, puis la demeure, et quand elle s'empare des vêtements, ont croit que tout est finit, mais ça n'en finit pas de finir, il reste les lambeaux de chair, la mort est plus lente que les vautours, elle prend son temps. Encore plus long est le dépeçage des âmes.
-T'es arrachée mamie! Tu prends des trucs?
-Non, j'ai vue sur l'autre rive.
-T'as vu quoi?
-Ils y a des enfants, ils y enterrent aussi les enfants! On dit ici que les primitifs emportaient dans la tombe femmes et chevaux. Aujourd'hui c'est pire!!! Les cimetières de l'autre rive sont peuplés de corps d'enfants!
-Tu veux fumer? Ça risque pas de te détraquer plus.
-Tu me prends pour une vieille folle hein.
-Non, c'est pas courant les vieilles qui racontent des histoires d'horreur la nuit dehors. Les grand-mères, c'est fait pour lire des contes de fées devant les cheminées.
-Ne te laisse jamais prendre sur l'autre rive gamin.
-T'inquiète grand mère, j'suis déjà pris.
-Non, je t'assure...
-T'es une drôle toi! Bon, faut que j'y aille, t'es sûr que ça va aller?
-Oui mon ptit, ne t'en fais pas pour moi. .
-Tchao grand-mère!
-N'oublie pas les bateaux! Il en reste toujours pour s' éloigner des ports des mourants. »

Le petit, s'il atteint l'autre rive, il s'en souviendra des bateaux. Dès qu'ils sont parlés, ils laissent une trace indélébile dans la mémoire. Eva ne se souvient plus vraiment qui lui avait conté ces navires. Une chose est sûre, quoiqu'il arrive le chemin mène à l'autre rive, et pour ne pas finir gisant dans le grand cimetière, il vaut mieux pour l 'arrivant avoir au fond de lui inscrite cette parole, dite par un fou, par une catin, par un déchu, ou par un ange.

N'oublie pas les bateaux.

Chapitre 2
Le voyage de l'enfant de l'ombre.
Ou la traversée d'une île sur le voilier de Racamier le Rouge.

L'enfant de l'ombre est arrivé au bas des marches de l'escalier. Il se retourne et ne voit plus qu'une petite silhouette frêle qui s'estompe telle un mirage sous la charge des rafales du vent. Puis, plus rien.
Un rêve? Une hallucination? Il prend peur et s'enfuit. Loin de cette apparition absurde, loin de la folie rampante qui pas plus tard qu'hier a ravi son amie. Éloignée de lui à jamais par les remparts de l'asile que les parents de la jeune fille gardent jalousement. Ils ont la loi pour eux, les médecins. Tout est finit! Saloperie d'existence!

Il court vers son rendez-vous. Vite! Tout oublier! La douleur du corps, la douleur de l'âme!
Même ses pas l'ont trahi. Que fait-il ici? L'odeur empoissonné du vieux port lui monte au nez.
Fou! Il devient fou!
Des spectres semblent hanter les navires échoués dans la vase. Leurs mâts se changent peu à peu en de longs appendices visqueux prêts à s'abattre sur lui . Il entend des voix caverneuses venues d' outre-tombe. L'enfer a ouvert ses portes. Une ombre approche.

La terreur l'assaille.
Tout s'arrête. La mort enfin?

« -Capitaine! Capitaine! Le petit s'est réveillé! »

Antao, tel est le nom de l'enfant de l'ombre, est abasourdi. Il est sur le pont d'un bateau comme on les voit dans les films. Des marins aux faciès saugrenus lui offrent de larges sourires édentés. Un homme plus haut de sa stature apparaît alors. Un pirate! Un pirate en costume de ville, borgne d'un oeil, l'autre paré d'un monocle. Plus surprenant encore, ce n'est pas un perroquet qu'il a jonché sur son épaule, mais un héron! Un héron blanc immaculé qui laisse échapper nonchalamment de son bec un poisson en décomposition autour duquel vole une flopée de mouches multicolores.

« -Oui! Tu penses bien gamin! Tout ceci n'est qu'un songe. Demain, tu seras dans ton lit, prêt à t'ébrouer joyeusement aux premiers assauts du soleil!
Point de bavardages inutiles!
Lancez la chaloupe au sol!
J'emporte le gamin avec moi. Nous partons seuls!
Point de coquineries! Point de mutineries!
Ou je vous ferai goûter de mon sabre!

Antao est projeté dans une embarcation faite de coquilles d'huîtres qui vogue sur une mer de terre. Son compagnon bi-jambiste, fait rare pour un pirate, tient fermement les pattes de son héron pendant que ce dernier rame à grand peine avec ses ailes dans l'air épais secoué par la brume.

Ils accostent bientôt sur une île, ou plutôt, l'énorme souche d'un arbre dont les racines semblent vivre telles de longues tentacules de pieuvres.

« -Voici que commence ton voyage petit. Va!
Je serai là sans l'être et t'éclairerai de ma voie lorsque des interrogations feront jour dans ta tête. »

Chapitre 3
L'enchanteur, la fée, la sorcière et le mage violet.

Antao n'a pas le temps de débarquer que déjà il se trouve au centre de la souche qui d'un coup se consume en un feu sans chaleur, jusqu'à devenir cendre si fine qu'elle se dérobe sous ses pieds.

Il tombe comme aspiré dans une chute sans fin, pour aboutir, déposé lourd et tremblant de froid, sur un tapis de neige poisseuse. Tout aux alentours semble dépourvu de vie. Les arbres aux branches noires éveillent en lui les plus sombres tourments.
Il voit au loin une vieille chaumière. A peine l'a-t-il entre-aperçue qu'il se trouve sur son seuil. La porte est antre ouverte. Dans l'âtre brûle une faible flambée. Il vient s'y réchauffer quand il entend un râle. Il se retourne et discerne, dans la pièce sombre, une femme sans âge au visage pétri  de douleur qui s'assied sur une paillasse dont on ne ferait lit.

Aspiré par une force étrange et fulgurante, il se trouve projeté dans un pays où tout semble douceur. Au pied d'un arbre en fleurs une femme belle comme le jour berce dans ses bras nus un couffin duveteux. Antao s'en approche, s'y blottit. D'un coup le voici rassasié comme il ne le fut jamais. Il se laisse tanguer dans les vagues de cette mère. Il n'a jamais rien senti de pareil, ou peut-être...
Il n'a de cesse d' ainsi se faire bercer. Il se sent si léger. Si comblé. Extasié.
Le mouvement dure encore tant et si bien qu'il s'endort. Tel une plume échappée du paquet, il s'étiole dans les airs et se laisse emporter par une brise légère.
Toujours ceint de cet amour charnel, il virevolte et parvient dans un pays violet.
Il arrive, on le fête tel l'enfant prodigue. Une myriade de mains se tendent vers lui et l'enveloppent. On l'acclame on l'encense, nouvel enfant bénit. Il se laisse porter, il se laisse emporter. Le voici parvenu dans le Pays Violet.

Ici bas point de faim, point de manque point de chagrin. Il suffit d'exister et de non exister. Les gestes n'y sont jamais arrêtés. A chaque pas que l'on fait, on se sent protégé. D'ailleurs, on n'y marche pas. Mais qu'y fait-on? Nul n'en pose la question. On se berce, on s'y berce et l'on s'y laisse bercer. Ici n'est besoin d'aucune sorte de curiosité. La mère est douce, tendre, omniprésente, et les fils prodigues s'en vont à leurs fantaisies qui n'en sont pas. Rien n'existe vraiment et tout existe en même temps...

Nul doute que le songe d' Antao, ne se serait arrêté là et lassant le lecteur, si l'enchanteur malicieux n'était venu mettre termes à cette ennui béat d'où l'on ne sort jamais et où l'on n' entre pas.

L'enchanteur arrive donc à point dans cette histoire. Il enjoint notre héros à sortir de torpeur.
« -Il est temps de grandir! » Glisse-t-il à son oreille.

Et Antao tout de blanc s'éveille à l'aventure.

Il s'ébroue quelque peu et tente le jeu rebelle, c'est alors qu' alentour se changent ses atours. Se sentant  d' étriqué habillé, il tente l'arrachement de ses recouvrements. Mais, pris d' un orage subit, s'en retrouve propulsé auprès de la Femme Belle, loin du Monde Violet, au pied de l'Arbre en Fleurs qui perd de ses couleurs.

« -Encore quelques gestes de ta part et c'est l'hiver qui revient, tu me perdras alors et je redeviendrai celle, que tu vis gémissante au fond de sa chaumière, tel te sera la prix à payer pour une audace qui te vient d'un malin qui glisse à ton oreille quelques vaines paroles!
-Je sens pourtant ces paroles raisonner avec la vie qui me pousse à croître tel que ma nature me l'enjoint.
-Point de telles balivernes fils aimé! Si tu mûris à présent, c'est ma fin que tu précipites, notre fin fils aimé, car l'un sans l'autre nous ne serons plus rien!  Viens dans mes bras te bercer, viens je t'en enjoins, telle sera à jamais notre félicité! »

Racamier le Rouge a bien prévu l'affaire, il sait à quels dangers d'éternité il expose notre jeune voyageur. Et c'est prestement en cette heure qu'il envoie son héron blanc à la rescousse du brave enfant. L'oiseau s'en vient donc prendre Antao dans son bec, sans lâcher pour autant le poisson nauséeux. Il dépose son demi chargement sur une montagne escarpée, où l'enchanteur l'attend.

« -As-tu compris cher enfant de quels dangers t'a-t-on tiré?
-Vous venez de me priver de mère! Si vous ne me laissez pas de suite la retrouver, elle finira changée à tout jamais comme cette horrible fée qui geint dans sa chaumière d'hiver! Laissez moi de mon droit retourner à mon bonheur, et n'empoisonnez plus mes oreilles avec vos sales manigances!
-Et bien, te voici plein d'entrain! J'ai eu peur un moment que cette sorcière fiévreuse ne t'ai perdu à jamais dans son brouillard laiteux.
-Il n'est de plus belle et plus douce femme! Laissez moi nous retrouver!
-Je t'en laisse loisir. Mais avant cela, je te pare d'une paire d' yeux qui  te permettront de voir au delà des apparences. Tu n'auras rien d'autre à faire qu'à demeurer le même. Assisté de cette vue, tu t 'instruira de ce dont mes mots ne suffiraient pas à te faire entendre raison. Quand tu en sentiras l'appel, il te suffira de me nommer, alors, ici-même nous nous retrouverons. »
Antao n'a pas le temps de protester. Il en est remis sur l'herbe tendre du Pays Violet, et voici ce qu'il voit par delà les apparences...

Les êtres alentours sont beaux et sans âge, des corps aux courbes sublimes, et des visages lisses comme ceux d'enfants sont leur apanage. La couleur de leurs yeux sans ombres ni substance, reflète les couleurs du Pays Violet. En chacun peut-on voir se refléter l'autre. Et de danse légère, ils tourbillonnent sans faim en des jeux de miroirs, se faisant révérence.
Il n'est de paysage qu' arbres ronds chargés de fleurs et de fruits mûrs qui jamais ne viennent au sol s' échoir, de collines recouvertes d'odorants bosquets aux milles senteurs dont s'écoule du centre de chacune, une source de nacre où chacun se repaie.

Le temps y semble figé, point d'étoile dans le ciel n'y marque la course des heures. La lumière irise de partout et de nul part à la fois. Il y fait jour il y fait nuit, il y fait matin et midi.

Antao ressent l'ennui, et d' habits étriqués à nouveau est lesté. Il s'est enivré du nectar nacré, il a goûté les fruits qui mûrs jamais ne tombent, il a humé les parfums des fleurs entêtantes, il a dansé les miroirs et joué révérence. Une force le pousse à aller plus avant, il profère malgré lui le nom de l'enchanteur, se retrouve perché sur le Mont Escarpé.

« -Te voici gamin! Tu n'as pas vu tout ce que tu dois voir, et j'ai besogne à faire qui ne saurait attendre. Va plus en bas et approche toi de l'arbre qui dans le vent étend ses branches larges. »

Oui, du vent... Un vent fort et puissant habite le tableau où l'enchanteur demeure. Et de vent il en manque au beau Pays Violet. Et encore ce soleil qui tourne sur l'horizon, que des nuages par intervalles cachent, créant ombres et lumières... Et d'un coup il fait froid et d'un coup il fait chaud. Et le temps ici court, vous vidant l'estomac pour que faim soit désir.
Ardent de ces pensées, l'enfant se laisse glisser pour aller jusqu'à l'arbre, quand une pierre acérée entrave sa descente et l'orne d'une blessure dont la soeur est douleur. Il maudit l'enchanteur, s' arrête en progression. Alors qu'il regarde vers le haut, il aperçoit ce qu'est à ce fourbe besogne: il fait honteux commerce avec la vilaine Fée qui gémissait jadis dans la Chaumière de l' Hiver.

Antao est pris de colère. Il n'a pas le temps de l'épancher que déjà il se retrouve au Pays Violet, à boire le lait nacré qui fait tourbillonner le corps, qui fait tourbillonner l'esprit, en des rêveries légères. Il garde cependant en lui l'infirmité dont l'a paré le vieux traître, cette maudite paire d' yeux qui ne lui permet plus de se laisser bercer en toute sérénité dans le Pays Violet.

Il s'aperçoit ainsi que les corps sublimes, en leurs danses révérences, suivent un tempo martial. Il découvre que les regards des êtres miroirs vers une même direction se tournent . Au centre du pays se trouve une grande tour. Elle a forme de coquille, de coquille d'huître. D'elle sourdent les heures qui rythment la vie de cet eldorado. Un homme en est gardien, c'est le Mage Violet. On dit de lui qu'il est fils prodigue de la Femme Bonne et Aimée. Il maintient de ce lieu l'harmonie. Il chante des louanges pour accompagner l'idole en sa mission sublime.

« -L'huître est notre grand bienfait. Elle chasse de ce pays tout risque d'impureté! Qu'un amas de tristesse, de douleur ou de peine se love parmi nous, elle le transmutera en une perle nacrée, au loin à déporter.
-Huître notre sauveur, bénie soit ta pureté, psalmodient en coeur les êtres miroirs.
-L'huître est notre prospérité. Elle chasse de ce pays tout risque de flétrir! Que la corruption de la croissance et de sa mère vieillesse se love parmi nous, elle la transmutera en une perle nacrée, au loin à déporter.
-Huître notre sauveur, bénie soit ta pureté, psalmodient en coeur les êtres miroirs.
-L'huître est notre éternité. Elle chasse de ce pays tout risque de mourir! Que le trépas et les bouleversements de sa métamorphose se love parmi nous, elle le transmutera en une perle nacrée, au loin à déporter.
-Huître notre sauveur, bénie soit ta pureté, psalmodient en coeur les êtres miroirs.
-L' huître notre omnisciente a vue sur l'assistance! Quelqu'un ici porte une ombre! Il faut l'en écorcher!
-Huître notre sauveur, bénie soit ta pureté, psalmodient en coeur les êtres miroirs. »

Les êtres miroirs se tournent peu à peu vers Antao. Ils se pressent autour de son corps et, le maintenant ainsi enchâssé, ils s'emparent des yeux dont l'a pourvu l'enchanteur. Ils lancent en un seul et même geste les attributs volés vers les mains tendues du Mage. Le vénéré les injecte au centre de l' huître géante qui s'est entrouverte et qui bientôt rejette deux perles de nacre laiteuse hors de sa coquille. Le Mage s'en saisit pour parfaire l'oeuvre ultime: rendre à Antao les yeux par l'huître alchimisés . Des yeux vides sans peine, sans tristesse, sans douleur. Des yeux miroirs privés de morts, privés de vie.

Antao crie le nom de l'enchanteur et se retrouve séant devant l'Arbre qui étend ses branches larges dans le vent soufflant ses rafales sur la Montagne Escarpée.

« -Te voici tiré d'affaire! Lui chante le vieux d'un ton malicieux.
-Oui, j'ai tout compris! Répond l'enfant victorieux! La Bonne et Belle Dame a pourvu le Pays Violet des délices de l'éden, mais son mauvais fils le Mage Violet abîme tout de ses manigances et de sa toute puissance! Il me faut le tuer pour en débarrasser le Pays Violet à tout jamais! Donne moi arme qui convienne vieillard! Une fois libéré ce pays j'en deviendrai héros, et si tu m'aides je vous promet à toi et à l'odieuse  créature souffreteuse dont tu te charges, d'y vivre une vie de félicité. Tu quitteras cette montagne rude et sans plaisance, pour venir t'allonger sur les collines laiteuses par les bonnes grâces de la Bonne et Belle Mère offertes!
-Tu as bu trop du poison nacré de cette fiévreuse sorcière! Je ne te donnerai comme arme qu'une nouvelle paire d' yeux! Tâche de ne pas retourner auprès du Mage Violet. A nouveau il te les ravira, telle est sa destinée! Tu ne peux ni le vaincre ni l'abattre, jeune homme présomptueux. Tu n'a ici bas de mission qu'à regarder ce qui vraiment est.
-Et que veux-tu que je fasse de ces yeux maudits qui me font vivre l'ennui, fruit de tes manigances?
-Je t'envoie jeune ami, ainsi paré, auprès de ta Bonne et Belle Mère chérie. Observe le spectacle, découvre son agir. »

Antao est à nouveau auprès de sa Belle et Bonne Mère. Elle semble ne pas le voir. L' Arbre en Fleurs a retrouvé sa splendeur. L' Aimée berce de ses bras mus un couffin duveteux. Un enfant aux yeux sombres s'en approche s'y engouffre. La Belle et Bonne Mère sort de sa longue tunique de soie pure un sein gonflé de lait, d'où s'écoule du centre une source de nacre dont l'enfant se repais. Dans cette béatitude il s'endort peu à peu. La Belle et Bonne Mère se pare alors d'un visage de glace. Sa beauté éclatante se fige et devient effroyable. Elle élance sa main au ciel. Ses ongles se changent en griffes avec lesquelles elle arrache les yeux sombres de l'enfant. Elle les remplace par les siens qu'elle sertit dans les trous sanguinolents du visage juvénile.

Le chérubin, tel une plume, s'étiole, emporté par une brise légère.

La Sorcière darde au loin les yeux sombres extirpés. Les rebuts en rebonds échoient sur la ligne d'horizon. Il roulent pour un moment et arrêtent leur course contre un monticule de terre. Une taupe blanche en surgit. Elle s'empare des deux billes et les emporte dans sa tanière.
Un râle dans le ciel, un coup de tonnerre.

« -Te voici revenu de l'enfer, petit! Et oui! Pour chaque Paradis se trouve un Enfer, Pour chaque Mort une Naissance, Pour chaque Entrée une Sortie... Ainsi va la vie sur Terre, il te faudra t'y faire. »

Antao reste bouche bée. Le vieillard le regarde de ses yeux malicieux, pleins de vie. Étrangeté que de voir mine si réjouie en un paysage fait d'autant de rudesse.

« -J'entends ton interrogation, lui dit l' Enchanteur. Mais j'aimerais que de tes mots tu la formules. C'est de ta bouche même que doivent t'apparaître réponses et questions. L'homme est ainsi fait, il ne retient vraiment de la musique du langage que ses propres notes et ses propres accords.
-Pourquoi ce voyage? Je souffre atrocement d'avoir perdu cette Mère si Bonne et si Belle! Ma seule consolation, mon seul échappatoire, est d'être là avec toi. Pourtant, tu n'est en fait à mes yeux qu'un vieil intrigant qui entretient commerce avec une vilaine Fée chargée de la misère du monde. Et ton monde est blessant il y fait froid, il y fait faim! Même auprès de cet arbre, le repos est impossible, tant les pierres qui en jonchent le sol y sont acérées et tranchantes!
-Il est temps que je t'emmène découvrir ma montagne. Tu n'y a vu que la rudesse de l'hiver. C'était souhaitable afin que tu partes à la découverte de ton non-hiver. A présent viens promener ton regard sur ce monde que tu dis mien, mais qui en réalité est le tien, je n'en dirai pas plus, il reste des mystères qu'il est long à mûrir.  »

L'enchanteur transporte Antao dans le long labyrinthe de la Montagne Escarpée. Il l'accompagne dans ce voyage. Une ascension vertigineuse que le jeune homme  ne pourra accomplir solitaire que plus tard.
Ils arrivent dans le bois  de la chaumière de la Fée Accablée. Le vieil homme s'assied sur une souche et invite son compagnon de route à venir  prendre place  à ses côtés.  
De souche en guise de siège, ils se trouvent à présent dans des fauteuils  de velours. Antao à la sensation étrange que le public de ce théâtre est composé de l'ensemble des membres de sa famille, bien qu'aucun des visages qu'il distingue dans la pénombre de la salle ne lui soit à vrai dire connu.

Les voici à nouveau seuls, lui et l' Enchanteur.
Un rideau de feu se lève.
                                                                                                
C'est l'été. Antao voit une fille radieuse danser autour d'un cerisier dont un homme, perché dans le branchage, cueille les fruits pour les faire tomber en pluie écarlate dans le tablier de l'espiègle. Ils rient beaucoup, l'atmosphère est emplie de joie.
D'un coup l'homme tombe au sol. La jeune fille se précipite sur lui. La vie l'a quitté. Son amour perdu à jamais, elle reste sans voix sans mouvement, figée dans sa torpeur.

Un rideau de pluie s'abat sur la scène, qui s'estompe.
Nouveau décor.
   
C'est l'automne. Antao voit la jeune fille devenue femme. Vêtue de soie blanche, elle est assise en un banquet de mariage, son mariage. Elle semble absente de la cérémonie dont elle est pourtant reine. Son époux a  pour elle les gestes les plus tendres, l'assemblée lui sourit. Mais cet hydromel ne l'enivre ni d'une triste ni d'une gaie saoulerie.

Les rafales d'un vent polaire s'engouffrent sur l'estrade.
Un mur de glace se forme de la cour au jardin.
C'est l'hiver. Une faible flambée brûle dans l'âtre d'une chaumière Un enfant au regard sombre est devant la cheminée. Il se saisit d'un jouet blanc qu'il agite sur le sol et porte à la bouche son pouce et le suce. La femme pousse un râle profond. La porte vient de claquer avec fracas et perte. Devenue Fée sans âge au visage tourmenté, elle s'assied sur une paillasse dont on ne ferait lit.

L' Enchanteur pose sa main sur l'épaule du garçon.
« -Il faut de ces hivers pour que naissent les printemps. »

C'est le printemps. L'espace s'est ouvert sur une vaste prairie. Un couple s'éloigne d'une tombe. Des enfants courent et cabriolent aux devant de leurs pas. Antao discerne une tapisserie posée parmi les bouquets jaunes qui ornent la sépulture

Il en lit l'inscription, brodée en lettres d'or sur fond multicolore:
« A mon Amour retrouvé à jamais »

«-l'ouvrage de la Fée ouvrée l'hiver durant, murmure le vieil homme. Voici. Ce mort a passé le seuil des ancêtres. »
Le vieillard invite Antao à quitter le Théâtre des Ombres. Il les projette l'un est l'autre au pied de l' Arbre de la Montagne Escarpée. Ce dernier, conciliant, cède place à quelque repos bien mérité. De ses racines il a dressé deux sièges où les deux voyageurs viennent asseoir séant.

Un héron blanc passe dans le ciel, il tient fermement un poisson frétillant dans son bec.

Fin
L'éveil.

La lumière du soleil envahit l'horizon. Antao ne distingue bientôt plus les formes de ce paysage qui lui avaient semblé si réel. Il se réveille dans sont lit, ou plutôt dans un lit échoué tel un navire dans une chambre d'hôpital baignée de clarté.
Il distingue un soignant à son chevet. Des larmes se mettent à inonder son visage.
Le soignant attentif accueil sa peine matinale.
Il pleure longtemps, le corps secoué de spasmes.
Peut-être était-ce cela aussi que s'ébrouer joyeusement aux premiers assauts du soleil; la joie de la tristesse enfin revenue, la bonté d'une tristesse qu'il puisse ressentir et vivre.
Un long combat l'attend, le combat d'une vie faite de deuils et de naissances dont cette histoire ne contera pas la fin. "

H. B. février 2010

Voici un conte que j'ai écris dans le cadre de mes études afin d'illustrer un livre de Paul Racammier, "le deuil des origines" au sujet de la souffrance qui peut se transmettre d'une génération à l'autre lorsque le deuil d'une relation amoureuse n'a pas été élaboré par un membre d'une famille, dans le cas où cet amour n'ai pas été reconnu par cette personne, parce que "interdit"d'un point de vu moral, ou encore si la rupture trop douloureuse a été déniée.

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riguignol
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MessageSujet: Re: Le voyage d'Antao.    Dim 19 Déc - 10:17

Poésie et imagination

C'est très joli Awen, et le message passe, comme dans tous les contes.

Merci de nous offrir ce moment de lecture. J'ai beaucoup aimé.
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Awen

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MessageSujet: Re: Le voyage d'Antao.    Dim 19 Déc - 11:22

Merci Riguignol flower
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MessageSujet: Re: Le voyage d'Antao.    

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Le voyage d'Antao.
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