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 Une biographie (suite)

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Reïna

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Age : 80
Localisation : Toulon
Date d'inscription : 04/01/2010

MessageSujet: Une biographie (suite)   Jeu 21 Jan - 18:01









Chapitre 5




Mais entre 1938
et 1974, il y eut heureusement des années de répit. Le sort
permit des années joyeuses où mon
adolescence s'épanouit pleinement. Je
sortais, je faisais de la couture avec ma sœur Reïna. Nous avions même confectionné la robe blanche de mariée
d'Hélène. Je pris, avec une réfugiée
espagnole
en mal de gagner quelque argent, des leçons de broderie à la
machine, que mes parents m'offrirent. Elle
était belle, cette femme
espagnole,
sûrement Andalouse. Elle avait de jolies mains, ce qui ne gâtait
rien pour des cours de broderie. Je
m'inscrivis aux Beaux-Arts et formais un
petit noyau d'amies. J'eus un premier prix de broderie sur soie. Je me
liais
très vite. J'avais soif
de vivre des heures heureuses. Et puis la guerre arriva ;
plus de circulation intense dans les
villes. L'idée nous vint, ma sœur Hélène
et moi, d'acheter un vélo, au marché noir bien sûr. J'y consacrai une
grande
partie de mes économies
:5OOOfrancs pour un Terrot resplendissant. Je
l'astiquais, le couvais comme mon bien le
plus cher ; quand il pleuvait,
j'enlevais
mon gilet pour le protéger de l'eau. Nous avions formé un clan
qu'on appelait « la bande » :
garçons, filles, cousines, homonymes parfois.
C'est ainsi qu'il y eut dans la bande une
autre Michou, comme moi. Elle était
jolie,
blonde, aux traits très fins, aux yeux bleus. J'ai toujours eu un faible
pour les blondes aux yeux bleus.


Nous
faisions de longues promenades, en file indienne, nous chantions à tue-
tête, nous pédalions avec cœur. Bref, un
cortège de jeunes heureux. Nous
longions
la Corniche,
toutes les plages. La plupart d'entre nous se baignaient.
Moi, je ne supportais pas les bains de mer,
j'en ressortais claquant des dents.
Ils
me furent donc interdits. Je restais à rêver sur le sable chaud devant la Grande
Bleue, gardant les
bijoux de mes camarades, bagues, montres, brillants... J'en avais les doigts
pleins. B. me dit au passage, en manière de
compliment : « Les brillants vont très
bien à vos mains blanches ». Nous
allions
aussi aux foires foraines, sur la chenille et autres manèges, à l'affût de
sensations fortes. Nous faisions souvent
des sorties de la journée, pique-
niquer quoi ! Une
promenade qui me laisse encore à l'esprit un goût paradisiaque par les senteurs d'orangers, mandariniers et citronniers,
et aussi la promenade que nous
faisions route de Misserghin à une trentaine de kilomètres peut-être d'Oran, j'évalue mal aujourd'hui les distances. Au
terme de cette promenade, il y avait
une grotte avec une vierge entourée de cierges, d'ex-voto, et puis, sur le côté une pierre, plus précisément un bouton
qu'il fallait atteindre à travers la grille en faisant un vœu qui devait être
exaucé disait-on. Que de fois nous
sommes-nous concentrés, l'index appuyé sur ce bouton. Je ne me souviens pas pourtant, que nos vœux aient jamais été exaucés. Et puis, il y avait l'Escargot, une suite
de virages sur la route de la Corniche ; il fallait pédaler
dur pour contourner cet « escargot » et arriver enfin
au cap Falcon. Je me souviens aussi des
promenades à Arzew, un petit port où les pêcheurs étalaient sur le trottoir
leurs poissons frais péchés. Quelquefois, nous en ramenions à ma mère. Je
n'oublie pas non plus la cité
des
Palmiers avec ses acacias si décoratifs. Mes premiers essais à vélo se
firent dans cette cité bordée de villas
toutes plus jolies les unes que les
autres.


Parfois nous
allions aussi en famille passer notre dimanche à la forêt des Planteurs. Il y
avait au pied de la forêt une grande demeure et surtout un
grand Gymnase que l'on appelait la Palestre, qui appartenait
à un compagnon
d'armes de mon
père. C'était un homme très près de la nature. Il marchait toujours nu-pieds,
en vêtements de sport, le teint bronzé, les cheveux
argentés au vent. On ne lui donnait pas son
âge, il était aussi masseur ; à l'époque, les kinés n'existaient pas encore :
une cheville foulée, un muscle
froissé,
on téléphonait à M.B. qui venait
en ville, à domicile, avec des chaussures,,
mais sans chapeau. En parlant de chapeau, je me souviens que mon père en portait toujours un avec un crêpe
noir. Il avait des sœurs beaucoup plus âgées, d’un premier lit et ma mère avait
des tantes, d’un âge avancé que nous appelions « tias ». Ce qui fait
que j’ai connu mes parents constamment en deuil, car à cette époque, les
convenances voulaient que le deuil fût respecté pendant une année




























Chapitre 6




La
maison vibrait, on s'affairait de tous côtés, on préparait de nombreuses
pâtisseries, on cousait hardiment les robes qui devaient être prêtes pour le
grand jour : la Bar-Mitsva
de mon unique frère. Il avait juste treize ans, j'en avais dix-neuf. J'étais en
pleine forme, aujourd'hui on dirait « j'avais la pêche ». J'ai vécu ce
jour-là comme un rêve éveillé. Ce fut certes une grande fête de famille. Tous
les cousins, même les plus éloignés y furent conviés, même les amis. Le matin à
la synagogue, mon frère avait prononcé un discours émouvant, digne des plus
grands éloges. Un copieux apéritif avait suivi, puis nous avions invité pour
l'après-midi les jeunes à danser. J'adorais la danse et je dansais comme une
petite folle, heureuse, infatigable jusqu'au soir. Je portais une robe qui
seyait bien à mon corps mince ; elle était rosé pâle imprimée d'araignées noires.
Elle me plaisait, c'était pour moi très important. Je me sentais bien, j'étais
pleinement heureuse. A l'apéritif, j'avais entrevu un cousin éloigné, Marcel B.
Il devait devenir plus tard mon fiancé, mon premier fiancé ; nos mères étaient
en outre des amies d'enfance. C'était un garçon très sportif, à la carrure
large, pas très grand, un haltérophile, passionné aussi par la boxe, très «
macho », dirait-on de nos jours. Nous l'avions aussi rencontré à la Palestre, et je ne sais
comment nous en étions arrivés tous deux, avec l'accord de mes parents, à
projeter une promenade à vélo dans les environs d'Oran, pour aller nous
ravitailler en tomates et légumes. C'était la guerre, il fallait se
débrouiller. Un matin, nous partîmes donc, chacun sur son vélo. Il me dit au
retour que je me tenais très bien sur mon engin, et que j'avais une allure très
sportive. Je pris cela, venant de lui, pour un compliment dont j'étais très
fière ; tout ce qui touchait à mon « Terrot » m'allait droit au cœur.
Probablement satisfait de
notre randonnée fructueuse, il me donna
rendez-vous pour l'après-midi sur le boulevard.
A cette époque, on arpentait en fin d'après-midi la rue d'Arzew, on appelait ça « faire le boulevard », et c'est là
que les rencontres s'opéraient. Il me dit sans ambages qu'il avait
l'intention de m'épouser, et qu'il attendrait ma réponse dans les jours qui
suivaient. Très surprise de cette demande en mariage sans trop de préambules,
et à laquelle je ne m'attendais pas le moins du monde, je pris conscience qu'il
me fallait quelques jours de réflexion. Ma mère fut enchantée de la nouvelle.
Pensez, le fils de son amie, un riche commerçant, quelques années seulement de
plus que moi, quoi de mieux ? Elle me souffla à l'oreille, ainsi que ma sœur
aînée, que je devais bien sûr accepter. Moi, je ne l'aimais pas, mais j'étais
flattée par cette demande en mariage qui contrariait hélas, beaucoup ma sœur
Hélène, ma compagne de vélo. Elle voyait
aussi que j'allais laisser choir toute la bande de copains et copines. Cette défection lui
déplaisait visiblement. Je n'avais jamais embrassé un garçon. Je ne
savais donc pas ce qu'était un baiser amoureux. Je crois que je fus, pour cette
grande première, légèrement
godiche. Ce fut comme une première cigarette, on la fume un peu
par snobisme sans lui trouver réellement bon
goût. Cela s'était passé en bas de notre
immeuble, mes parents m'ayant vivement engagée à raccompagner mon fiancé jusqu'au rez-de-chaussée, à la lueur
d'une bougie ; je rappelle que nous
étions en guerre. Il m'apprit encore plus tard une chose que j'ignorais et dont je ne soupçonnais pas seulement l'existence :
nous nous promenions rue d’Arzew et
des filles très fardées, à l'allure provocante, aux larges décolletés,
l'interpellèrent en le tutoyant. Il s'éloigna de moi, échangea quelques
mots avec elles, puis revint m'expliquer : « Je ne peux te les présenter, ce sont des femmes cartées ». ( !!!).
Il m'expliqua ce que cela signifiait
; je fus d'abord perplexe, puis peinée, de la familiarité qui semblait exister entre eux. Je dois dire à sa décharge que
je fus toujours respectée par lui.
Pour clore cet épisode de ma vie, je dirai que je rompis ces fiançailles, continuant cependant avec sa sœur, Ginette des
liens d'amitié durables. Elle n'avait
guère de sympathie pour ce frère qu'elle qualifiait de « coureur ». En ce qui me concerne, je l'avais échappé belle. Dans
les mois qui suivirent notre rupture,
il se fiança avec une Algéroise qu'il épousa rapidement et dont il devait
divorcer par la suite. Première expérience malheureuse, autant pour moi !


























Chapitre 7




A la déclaration de guerre de l'Italie, nous dûmes, ma
mère, mon frère, ma sœur benjamine et moi, ainsi que, ma petite nièce Diane,
quitter Oran pour
nous réfugier à Mascara, petite ville à l'intérieur du département. Nous
étions
hébergés par une cousine
lointaine qui avait quatre enfants, deux filles et deux garçons, dont Jérôme.
Par la suite, Jérôme fut pensionnaire au lycée de garçons d'Oran, et ma mère
fut sa correspondante. C'est ainsi que
chaque dimanche matin, il arrivait chez nous, toujours très timide,
c'est à peine si l'on entendait le son de sa voix. Il avait mon âge, trois
jours de moins que moi : « Vous me devez le
respect », lui avais-je dit alors, rieuse, en manière de plaisanterie. Par la
suite, il fut envoyé dans l'Indre avec la 2eme d.B. Un jour je reçus une lettre de lui qui me
laissa éberluée, car une fois encore je ne m'y attendais pas : rien dans
son comportement chez nous, n'avait laissé transpercer le moindre intérêt
particulier pour moi. Il était si timide qu'il n'osait même pas nous appeler
par nos prénoms. Il s'arrangeait toujours
pour l'éviter. Personnellement, je le trouvais bien physiquement, sans
plus. Sa première lettre m'arriva donc, me causant une totale surprise. II me
déclarait son amour et, en une longue tirade, me demandait de correspondre avec
lui. J'acceptai, très flattée d'avoir pu lui inspirer quelque sentiment et très
touchée par la sincérité de sa lettre. Après l'expérience
Marcel B., je la reçus comme empreinte d'une certaine pureté. Ce fut un échange ininterrompu de longues
lettres de part et d'autre.
J'accumulais ainsi toute une correspondance à laquelle j'attachais beaucoup de prix. Je lui fis, paraît-il, une très
belle lettre quand j'appris que mon
cousin Pierre avait sauté sur une mine.



Je
ne devais jamais le revoir, pourtant cet échange régulier d'interminables
lettres, nombreuses et quotidiennes, nous
rapprocha considérablement. Je
n'eus
donc jamais de contact physique avec lui, mais je croyais l'aimer. Un
jour, il m'écrivit qu'il se destinait à la
médecine, et qu'il avait promis à sa
mère
d'être docteur. Cela signifiait une attente de sept années d'études. Ce
laps de temps parut trop long à ma mère et
à ma sœur aînée : « II n'en est
pas
question », affirmèrent-elles d'un ton sec, comme s'il leur appartenait de
décider pour moi, alors que j'avais déjà
vingt ans. « Ecris pour lui demander
de
choisir entre toi et sa médecine », déclarèrent-elles avec autorité. C'est
ainsi que je le mis en demeure de trancher,
par un choix insensé dont je ne
mesurais
pas l'enjeu impossible et cruel. Il me répondit qu'il avait promis à sa
mère, et ne se sentait pas le droit de
trahir ses espérances. Ce fut, hélas, un acte que je devais regretter durant
toute ma vie. Je rompis. Je sus plus tard
qu'en recevant ma lettre de rupture, il
fut très malade et faillit en mourir. A
juste titre, sa mère m'en voulut beaucoup.


Je ne mesurais
pas alors tout le gâchis que je faisais de nos deux existences.
Par bêtise, liée à mon absolu manque de
caractère, j'avais obéi à ma mère, à ma sœur, qui avaient décidé pour
moi de mon avenir. De nombreuses années
plus tard, après la guerre d'Algérie, j'entrepris des recherches,
restées vaines,
aux bureaux de
recrutement des Armées. Rien n'aboutit. Je susseulement,
une quinzaine d'années après, que ma sœur
Léa et son mari avaient trouvé,
au
hasard d'une visite dans un cimetière de Lyon, une tombe où il devait
reposer. Quand cela me fut révélé, je
pleurai sur son souvenir mes larmes les
plus amères, les plus sincères. Le retrouverai-je jamais ? S'il y a
un au-delà,
c'est Mon vœu le
plus cher. Deuxième expérience, deuxième rupture...



Les
mois passèrent. Je continuais à sortir avec garçons et filles Je connus
bien plus tard un certain André S. surnommé
Dédé. Il était petit, j'étais grande
et
mince, nous formions un couple ridicule, mais il était plein de prévenance
et me vouait un soi-disant grand amour. Il
était bijoutier, donc riche, donc un
parti
acceptable en dépit de sa taille. Il me demanda en mariage. J'hésitais
BEAUCOUP. Je pleurais beaucoup tout au long
de ces hésitations, notamment
à
l'Intendance. Toujours ma mère, ma sœur ! Elles poussaient à la roue,
m'engageaient à l'accepter pour époux. Je
me laissai fléchir, j'acceptai. On se
fiança, j'eus droit naturellement à une bague de très grande valeur,
une jolie
montre-bracelet aussi.
Mon père, avec ses principes, exigea de faire paraître
sur L'Echo d'Oran, l'annonce de nos fiançailles, pour alors
seulement m'autoriser à sortir en ville
avec mon fiancé, accompagnée bien sûr d'un chaperon ; c'était l'usage, il fallait s'y soumettre. Vint la période
où il fallut fixer la date de notre mariage. Je songeais déjà à
démissionner de l'Intendance. Par bonheur,
je retardai le plus possible cette échéance. On trouva avec bien du mal, dans un faubourg d'Oran, un coquet appartement
qui me plaisait beaucoup. Je brodais
d'arrache-pied quelques pièces de mon trousseau.
Je chiffrai à mes initiales mes petits mouchoirs. Ce petit bijoutier était aussi de confession juive. Ses parents
vinrent pour parler dot avec les miens.
II y eut un différend, au gré de cette future belle-famille : je n'allais pas apporter dans ma corbeille de mariage la dot
escomptée. Catastrophe, l'amour
envolé... Mon père me demanda s'il devait monter l'enchère pour que le mariage puisse avoir lieu. Connaissant la
situation de mon père, estimant qu'il
faisait déjà bien assez pour moi, et par fierté surtout, écœurée, et pour ne
pas être bradée comme une marchandise à l'encan, je refusai la proposition de mon père. C'était signer ma
troisième rupture ! J'en fus très affectée,
je pleurai beaucoup,en fait, dans ces larmes, il y avait plus de dépit que d'amour brisé. Nouvel échange de bagues, je
dirais plutôt récupération respective
des bagues sur un banc de la
Promenade de l'Etang.



Je
restai donc à l'Intendance. Les jours passèrent, j'entretenais une solide
amitié avec Ginette, la sœur de mon ancien
fiancé Marcel B. On s'entendait
très
bien. Elle ne me parlait bien sûr jamais de son frère. Elle était un peu
plus âgée que moi, nous étions très
différentes l'une et l'autre : elle, assez
forte et très brune, les yeux très fardés,
ce qui était rare à l'époque. Elle était
charmeuse, enjouée, presque excitante ; moi, j'étais châtain clair avec
des
reflets blonds,
élancée, plate, mince. J'aurais aimé avoir une poitrine
généreuse. Nous prolongions nos entretiens
par téléphone, dès que nous
nous quittions.
Bref, c'était le grand échange ! Elle avait une vie assez dissolue, alors que moi, je menais la vie d'une
jeune fille de famille malgré tout ce
que je trimbalais en moi...



Je
travaillais au 2eme bureau de la direction de l'Intendance, très
estimée de
mon entourage, chefs,
sous-chefs et collègues. Il y avait dans mon bureau, à l'époque, un certain
monsieur Dodo, homme de valeur, beaucoup de classe,
marié à une Allemande, qu'il avait connu
pendant l'occupation qui suivit la
guerre
de 1914-18. Le lieutenant chef de bureau le désigna un jour comme
mon « père spirituel ». De fait, c'est lui
qui m'apprit le travail de la direction,
la centralisation des grands états, l'approvisionnement des
Subsistances.
C'était un juif
athée. Il avait deux fillettes, Michèle et Elisabeth. Comme il
était dur d'oreille, c'est moi qui faisais
tout le travail d'intermédiaire par
téléphone
entre Alger et Oran. En quelque sorte, j'étais sa fidèle assistance.
Un jour, le lieutenant mit sur mon bureau
une note : « une copie pour N. »
Qui
était donc ce N. ? Nul ne le savait. Dans l'après-midi, nous vîmes arriver
le fameux N., un fringant adjudant. Il
avait une présentation impeccable, sa
tenue était
immaculée, ses cheveux bien coiffés. Il n'arrêtait pas de s'éponger le front; sa chemise dans le dos était
trempée. C'était l'été, il faisait
très chaud à Oran dans ces bâtiments neufs. Il venait de Saïda. Nous étions alors en 1946, il avait presque
trente-trois ans, j'en avais tout juste vingt-trois. Nous sympathisâmes aussitôt. Nous jouions même aux petits carrés ensemble, sur son bureau, quand le travail
ralenti nous en laissait le loisir.
Un jour, il déclara que toutes les filles qui avaient reçu des Américains avaient couché avec. Offensée à juste titre, je
lui déclarai que s'il répétait cela
une fois de plus devant moi, il recevrait une gifle. Il le répéta, et moi, je
lui administrai en plein bureau la gifle méritée. Monsieur Dodo me regarda alors, scandalisé, il n'en croyait pas ses yeux.
L'audace de mademoiselle Miak le
laissa interloqué.



Les
jours passaient. Je parlais beaucoup chez moi, à table, aux repas, de cet
adjudant. Un jour, mon père finit par me
proposer un marché : 5 francs pour
chaque
repas où il ne serait plus question de cet adjudant dont je rabattais
les oreilles de toute la famille. Inutile
de dire que je ne pus jamais mériter
ces
5 francs. Je le trouvais décidément très bien, ce Robert N.. Il était Haut-Marnais,
Lorrain donc, et déclarait avec fierté que les Lorrains étaient plus
têtus que les Bretons. Au cours de nos
longues conversations, je lui dis entre
autres choses que je portais malheur à ceux qui m'approchaient Nous faisions quelquefois un petit tour au
sortir de l'Intendance avant de regagner
nos pénates
respectifs. Il n'avait pas d'alliance, je le croyais bien sûr célibataire. En cela je me trompais ; il était
marié, m'avoua-t-il un jour, mais en
instance de divorce. Toujours candide, j'eus à cœur de l'engager de reprendre la vie commune avec son épouse ; mais
mon cœur battit de joie tout de même,
quand un jour il m'appela pour la première fois « mon trésor » en caressant mon abondante chevelure bouclée. Ce
furent les prémices d'un grand amour.
Je ne parlais bien sûr plus de lui à table. Je gardais mes émois pour moi. Ce fut le début d'une longue
attente de cinq ans jusqu'à notre mariage,
qui eut lieu le 1er septembre 1951. Je n'ai pas encore dit qu'aux yeux de ma famille (mon père ignora tout jusqu'en
51, sous le seul prétexte qu'avec son
caractère difficile, il aurait rendu la situation dramatique et inextricable), mon prétendant présentait deux
incompatibilités majeures : il était
marié, bien qu'en instance de divorce, et il était chrétien. La première jouait plus en notre défaveur. En sortant avec
lui, je me compromettais, je jouais avec l'honneur de la famille. Et
c'est là qu'on commença à me rappeler
durement, par des scènes répétées d'une extrême violence, que j'étais
une « fille de famille », et que mon entourage entendait que je respecte cette position sociale. Ce furent
donc cinq années d'enfer moral que
je vécus. Ma sœur Blanche et son mari allèrent jusqu'à convoquer Robert N. pour lui signifier qu'il devait rompre,
au nom de la morale. Cette fois, je ne l'entendis pas ainsi, on n'avait déjà
que trop décidé pour moi : la rupture
avec Jérôme A. en était un cuisant exemple...



Nous
passions nos vacances chez ses parents, en Haute-Marne, dans la Champagne pouilleuse. Mon beau-père toussait beaucoup : je
le revois sur
les trois marches
accédant au jardin, s'époumoner, secoué par une toux qui
l'épuisait. Un jour, nous l'avons conduit
à plusieurs kilomètres de Saudron,
chez
le médecin qui soignait son « « asthme », puisqu'on m'avait dit
qu'il était
asthmatique. En
fin de consultation, le spécialiste demanda à me parler en
aparté ; « Je dois vous dire, madame
que votre beau-père est très
contagieux,
et comme je vois que vous avez un bébé dans les bras, il est de
mon devoir de vous prévenir. - Comment l'asthme est-il contagieux » ?


Le
médecin rétorqua : « Mais ce n'est pas de l'asthme, madame, c'est une
tuberculose en pleine évolution ».


Cette
phrase s'abattit sur moi comme un couperet. Elle devait déclencher en moi une
névrose obsessionnelle : la phobie des microbes. Un mois plus tard,
mon beau-père décédait...
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