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 Une biographie écrite avec ma tante...

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Reïna

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Date d'inscription : 04/01/2010

MessageSujet: Une biographie écrite avec ma tante...   Jeu 21 Jan - 17:46




M I A K - BIJOU







Souvenirs…
Doux…Amers…





Pendant sept ans, mon enfance fut heureuse et choyée. La pureté
était dans l’air et en moi. Nous habitions dans un
faubourg d’Oran, une villa que
mes parents louaient. C’est dans cette villa,
à Eckmühl très exactement, que je devais passer
les meilleures années de mon existence. A mes yeux d’enfant, cette demeure
semblait très spacieuse, avec son jardin
accueillant. Aujourd’hui, je dirais que c’était plutôt un
jardinet d’où s’échappaient des
arômes voluptueux qui se mêlaient à celui des tomates pulpeuses.



Dans le fond
du jardin, se trouvait la
buanderie avec ses volets verts sur lesquels nous écrivions
nos noms d’emprunt. Ma sœur Léa de cinq ans mon aînée, aimait à faire
l’institutrice et se nommait Madame de Fleurville, nom qu’elle empruntait à la
comtesse de Ségur. Après avoir fini ses travaux domestiques, notre jeune
bonne Ascension, que
nous préférions appeler Camion, pouvait jouer avec nous de longues heures et
faisait aussi l’élève. Parfois, nous feuilletions un
catalogue, et après bien
des hésitations, nous
commandions dans notre imaginaire, de magnifiques trousseaux,
que nous oublions sitôt trouvé un autre
jeu.



Nous avions fabriqué une balançoire à l’aide
de deux gros anneaux
rivés dans le mur du jardin,
auxquels était attachée une grosse
corde. C’était un
de mes jeux
favoris, inlassablement, Camion me poussait de plus en plus haut et je
m’élançais dans l’air sous le chaud soleil et nos
rêves se balançaient en même
temps que nous.



Pierre, mon cousin de six mois mon cadet se mêlait à nos jeux, lorsque
le jeudi, il
venait nous rendre visite
avec ses parents. J’avais
pour ce petit cousin un amour
maternel. Il était avec moi dans la première classe enfantine
au lycée
de jeunes filles. Je veillais sur lui et lui reboutonnais tout le temps son tablier, ce qui faisait dire à
notre maîtresse « Elle est une vraie
maman, pour son petit cousin ! » Je savais qu’il était plus riche que moi, et j’étais fascinée par
les quelques pièces de monnaie qu’il avait toujours dans ses poches et qu’il
exhibait sous mes yeux.



J’eus un immense chagrin lorsqu’il fut tué, son
char ayant sauté sur une mine, à
l’entrée de Strasbourg, pendant la guerre de 1940, il n’avait alors que 20 ans.



Tant qu’il faisait
jour et que le soleil
brillait, j’étais heureuse et
jouais sans souci.



Ce fut lorsque j’atteins l’âge de cinq ans que commencèrent les
premiers symptômes de l’angoisse. Mon
petit lit de fer blanc était
dans la chambre
de mes parents. Chaque soir
en me déshabillant, soucieuse,
je rangeais méthodiquement mes affaires
devant le tiroir ouvert de la table
de nuit de ma
mère. Elle disait avec attendrissement à qui voulait l’entendre « Oh !
Mais Michou est très ordonnée, elle ne peut s’endormir si ses
affaires ne sont pas soigneusement pliées ! » Pourquoi ne s’étai-elle pas inquiétée de ce soin
particulier où manies et tics se
mêlaient ? Ne se rendait-elle pas compte que c’était le début d’une grave
pathologie ?



Madame Gabrielle, la propriétaire de la villa qu nous habitions
avait une fille
enfermée dans un hôpital psychiatrique,
les voisins disaient entre
eux qu’elle était
folle. Sa mère racontait qu’elle
déchirait ses vêtements
et nous avions régulièrement droit
à ses récits alarmants, agrémentés
des abondantes larmes de désespoir de cette grosse femme, toute de noir
vêtue et qui
ne nous épargnait
aucun détail du comportement
de sa fille
démente. Je rodais autour des conversations et ne perdais rien
de ces récits d’affliction. Je me
dis que ma mère aurait dû nous
éloigner, afin de ne pas
entendre ces choses impressionnantes. Ma grand’mère maternelle, qui vivait avec nous ne pensa pas davantage que
ces histoires pouvaient choquer
nos oreilles et
bouleverser nos cœurs d’enfants.



Un soir, mes cris et mes larmes réveillèrent mes
parents qui acceptèrent de
me prendre dans leur lit.
J’avais fait un affreux
cauchemar, rêvant de la pauvre folle dont la mère
ne cessait de nous racontait ses délires. Depuis cette nuit-là, je
redoutais de dormir seule. La tombée de la nuit m’angoissait et je suppliai ma sœur Léa de me laisser dormir
avec elle. Je lui offrais en échange
l’argent de ma semaine, soit cinq francs
à l’époque.



Nous étions une grande famille de six filles et
un garçon. J’étais la cinquième fille et ma mère disait souvent
aux gens qu’elle rencontrait : « C’est le numéro cinq
porte-bonheur ». J’étais d’après ceux
qui m’entouraient une petite fille
jolie, « Oh ! Les beaux yeux, que de beaux cheveux ». J’avais le teint
clair de ma mère alors que mes sœurs
étaient aussi brunes que notre père. J’étais assez satisfaite de ma peau
blanche, mais ma plus grande affliction
était mes sourcils épais.



J’ai gardé un
souvenir heureux de mes jeunes années.
Mais en cherchant bien maintenant, à la lumière de mon
expérience sur ma pathologie,
il y avait déjà en moi, si jeune
encore, les prémices d’une
angoisse bien prématurée et bien
précoce. Un jour où nous
remontions de la ville à pieds ma sœur et moi,
je tenais alors en mains un
gâteau. Ce gâteau vint à frôler
la jupe d’une dame qui se tenait
sur le pas de sa porte. Ecœurée, je le
jetai, l’imaginant sali, souillé, ne pouvant achever de le
manger. A partir de ce moment-là,
je ressentis un besoin absolu
de propreté. Un après-midi, une
cousine de ma
mère, Reinette vint goûter chez nous avec sa petite Gisèle qui avait mon
âge. Elle mit son mouchoir autour
du cou de la fillette afin
de recueillir les miettes de son gâteau. Je fus horrifiée quand je
la vis remettre dans sa bouche
un morceau de la pâtisserie tombé sur ce mouchoir. C’était pour moi absolument dégoûtant.



J’étais déjà très
excessive en toute chose. Comme je n’avais pas
l’âge scolaire, ma mère, toujours elle, eut la riche idée de
m’inscrire chez les
Sœurs alors que
je n’étais pas catholique, mais de confession juive,
ayant même une grand’mère très
pratiquante. La religieuse
qui faisait office
d’institutrice nous disait qu’il ne fallait pas
parler. On devait tenir la bouche fermée. Pour mieux faire
et obéir, je rentrais
complètement mes lèvres à l’intérieur de
ma petite bouche, et j’arrivais
chez moi, les lèvres meurtries et rougies par cette gymnastique exagérée et
grotesque.



A six ans, je fus inscrite au Lycée Stéphane
Gsell en
plein centre d’Oran, en première année. Il y avait deux de mes sœurs et leurs
amies que je trouvais grandes.
J’étais effrayée à l’idée
d’être oubliée par mes sœurs à la sortie de la classe, répétant plusieurs fois, à la plus
âgée : « tu m’attends à la sortie,
ne pars pas sans moi ». Hélène me rassurait, patiente mais
rien n’y faisait, il me fallait réentendre
la phrase rassurante cinq ou six fois au moins. C’était là
encore une très grande angoisse
difficile à supporter pour moi.



Certains soirs,
quand ma mère se déshabillait en ma
présence, une question venait à mon esprit : »Comment venaient les
petits enfants ? Je
finis par en déduire qu’ils
sortaient par le nombril,
car celui de ma mère me
paraissait particulièrement gros.


J’éprouvais un certain plaisir en apprenant que ma
sœur Hélène



allait donner des leçons de grammaire à un petit Renaud,
chaque jeudi matin. J’étais gênée à l’idée de seulement
l’entrevoir. Je n’avais que
sept ou huit ans, mais déjà un
vague émoi m’envahissait. Oh !
Bien innocent de sexualité.



A cette même époque, j’aimais embrasser mon oncle maternel
; il était jeune, beau, parfumé et sa
barbe ne piquait pas. C’est peut-être pour cette raison que je le préférais à
mon père, plus âgé,
plus sévère et dont le strabisme rendait le visage effrayant, quand
il était en colère. Mon
père… n’était pas proche
de nous et
je veux en
parler pour décharger
ma conscience. Il était très irritable, aussi ma mère lui cachait tout
ce qui pouvait donner matière à sa colère.
Est-ce pour cela que je ne l’ai pas assez aimé ? D’ailleurs,
on le voyait peu : il se consacrait
exclusivement à son commerce de mercerie en
gros. Comme pour s’excuser, il lui
disait : « Je commande dans mon magasin,
tu commandes chez toi ».



La semaine de
quarante heures n’existant
pas encore, il rentrait tard le soir. En arrivant, il
déposait sur la cheminée de leur chambre une poignée de billets destinés
aux dépenses ménagères. Il allait dans
la salle de bains pour se laver les mains, puis s’asseyait sur le bord de son
lit, attendant que ma sœur Léa ou moi le déchaussions. Nous délacions ses
chaussures, pour lui enfiler ses pantoufles d’un geste rituel.
Il nous quémandait alors,
le baiser que nous trouvions piquant,
il avait en tant que brun, une barbe drue.



Mes parents n’ont
jamais levé la main sur
nous, le regard convergent et sévère de mon père
suffisait à rétablir l’ordre. Quant à
ma mère, lorsqu’elle
était en colère,
elle se contentait de proférer
quelques malédictions en Espagnol : « La tostada, negra
esté, chuada. Elle était originaire
du Maroc espagnol et les conversations entre mon père, ma mère
et ma grand’mère se faisaient dans cette langue qui fut ma
seconde langue maternelle. Aujourd’hui
encore, quand je
ressens fortement une émotion, je l’exprime par des proverbes espagnols
dont ma grand’mère était prolixe. Bien
que non instruite, elle était très intelligente. Veuve à l’âge de trente-cinq
ans, son mari étant décédé de ce qu’on appela longtemps,
une «
longue maladie. Elle était
arrivée à Oran à l’âge de quinze
ans sur une embarcation à voile, venant de Tetuan.
Comme toute bonne hispanique, elle était très fière et
suscitait un grand respect de tout son
entourage. C’était une excellente pâtissière et la maison, regorgeait toujours
de gâteaux, galettes, confitures et marmelades de coings.



Elle
crochetait sans cesse en écoutant le récit de nos livres d’histoire que
nous lisions à
haute voix ;
elle aimait particulièrement l’Histoire
Ancienne. Brodant aussi
à merveille, elle entendait, nous transmettre toute sa tradition.
Elle m’enseigna les jours rivière,
échelle, venise. Il fallait compter sans cesse les fils sur la toile : un,
deux, trois, un, deux, trois,
inlassablement. Elle voulait faire
de nous des petites
filles modèles, n’appréciant pas
que nous ayons des amies : « La juntera na es buena »,
assurait-elle convaincue ; ce qui
signifiait en Français : « Les réunions
ne sont pas bonnes
». Les voisins disaient de nous :
« Comme vos filles sont
bien élevées ! » Je serais tentée
de dire « trop
bien élevées », « des filles de famille ! » Plus tard, en plusieurs occasions, je
portais ce terme comme un collier
d’esclavage, réservé à une
certaine catégorie de jeunes filles
de mon milieu.



Ainsi s’écoulèrent
les premières années de ma vie, avant que
tout



ne bascule lors de notre déménagement, quittant
cette villa où j’ai rêvé et que
j’ai tant aimée, pour un appartement plus
grand, plus central, dans un grand boulevard de la ville. La famille
s’était agrandie d’un petit garçon, Richard, tant espéré
par mon père qui voulait assurer sa descendance.
Ce frère fut terriblement gâté
et compta plus que tout pour ma mère. Naquit ensuite une petite fille, Francine,
moins désirée, moins attendue, et qui
fut la benjamine de la famille. C’est vers elle, qu’aujourd’hui va toute ma
tendresse. Ce changement signifia pour moi, branle-bas et
fébrilité. En réalité, ce fut la fin de
la candeur de ma vie sans taches. Le
meilleur été passé, adieu Eckmühl et son jardin. Adieu mes jeux innocents et
insouciants.
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MessageSujet: Re: Une biographie écrite avec ma tante...   Jeu 21 Jan - 17:51

Chapitre 2

C’est toute la tête de Rosette, même si elle
ne sait
rien faire, je l’embauche
quand même. » Cette phrase, c’est
le capitaine Gauthier de
l’Intendance militaire d’Oran, qui la
prononça un jour de novembre 1943. Il fut mon premier chef. Je venais
d’avoir vingt ans, jusqu’alors
j’avais travaillé chez mon père
qui, je le rappelle, tenait en association avec mon oncle
Daurian, un magasin en gros de bonneterie,
mercerie, articles de Paris et autres. J’avais sollicité de mon père
et mon oncle cet emploi
d’aide-comptable, dès ma seizième année.
Puis la
guerre est arrivée,
le mouvement clientèle et représentants de commerce qui
me distrayait beaucoup se ralentit… On parlait de la
possible mobilisation des femmes ; je saisis
l’occasion au vol
pour arracher à ma
mère l’autorisation d’entrer dans
l’armée, comme personnel civil, pour
six mois seulement, lui dis-je pour la rassurer.
Elle accéda à ma
demande à la seule
condition que ce
fut à l’Intendance qui se
trouvait à deux cents mètres de chez
nous, de notre bel appartement
du boulevard. Ma
sœur Léa,
institutrice, congédiée en tant que juive, sous Pétain de par
les lois
de Vichy, s’était engagée comme
P.F.A. dans les Transmissions à Oran. Elle tenait le standard de
l’Intendance, donc je pouvais aussi y travailler. Le 25
novembre de cette année
1943, j’entrai au service des
Réquisitions américaines. Cette
Rosette évoquée plus haut, était
une fort jolie jeune fille
dont le capitaine s’était visiblement toqué. Elle avait donné sa démission pour convoler en
justes noces.






J’arrivai donc
tout émue dans ma
nouvelle profession, ne connaissant rien aux grades, je
scandalisai ma petite collègue
bretonne, Hélène. Elle-
même, fille d’adjudant-chef,
savait tout cela par
cœur. Je dois dire au
passage, que dans
ma famille, il n’y avait jamais eu l’ombre d’un militaire. Pour l’instant, je
pensais en savoir assez : mon
capitaine avait trois galons.
Cette nouvelle science des grades viendrait
bien en son temps. D’emblée je mis beaucoup de zèle dans mon travail.
On me
nota comme une employée
consciencieuse et intelligente. Mes fonctions me
plaisaient, je gagnais vingt et
un francs par mois,
plus de deux fois le salaire que j’avais chez mon père. Je me souviens encore du jour où le
préposé au personnel me fit faire
le tour des
bureaux, pour la
présentation rituelle. C’était
fort gênant, tous ces yeux curieux braqués sur moi « la nouvelle arrivée, le sosie de Rosette ». Je le sus
plus tard. Pour notre travail nous devions établir des
rapports constants avec le Q.G. américain qui se tenait dans une grande
clinique réquisitionnée à cet effet. Un jour, je fus désignée pour aller
faire signer des documents à un colonel
américain. Pour cela, il me
fallait traverser de grandes salles où leur petit poste sur le
bureau, les soldats
travaillaient en musique.
Je trouvais original, ces soldats
américains, certains les pieds sur la
table, mâchant nonchalamment le fameux chewing-gum, dont ils furent
si prodigues lors
de leur débarquement. Ce relâchement, cette
musique pendant le travail,
autant des choses à jamais graver
dans ma mémoire. Par la suite je me familiarisai avec ces nouveaux occupants
qui me firent faire
des progrès considérables en Anglais
dont j’avais appris peu de choses, à vrai dire, durant mes trois
années et demie d’études secondaires au
Lycée Stéphane Gsell, Lycée de
jeunes filles exclusivement. Je
me souviens des imprimés
que nous avions à remplir en
début d’année dans ce lycée
: confession… Il
fallait avouer «
Israélite » ; profession du
père… « Commerçant
». Quel malaise alors s’emparait de moi ! J’aurais
voulu pouvoir dire « architecte »
comme le
père de la jolie petite
Henriette, ma voisine de table.
J’avais l’impression, et pourquoi je me le demande, de faire
là deux aveux honteux ? Quel
respect nous avions pour Madame
la Directrice et aussi pour la Surveillante générale, une femme aux cheveux argentés qui
avait un port royal. Quant à nous,
nous devions incliner nos têtes
chaque fois que
nous passions devant ces
autorités. Quelle discipline
alors ! Parfois en y songeant, je
crois rêver. Heureusement, mai 68 est passé par-là… J’eus donc l’occasion de
perfectionner mon anglais
avec quelques Américains que
nous invitions au sein de
notre famille. Ils étaient les bienvenus, nos sauveteurs, puisque, disait-on, la mairie d’Oran devait distribuer
l’étoile jaune, de funeste mémoire, le
lendemain du jour où ils débarquèrent. A quoi
venions-nous d’échapper ! Pour les fêtes en particulier, nous invitions à notre table ces soldats du
nouveau continent. Je suis même allée avec ma sœur Hélène danser aux bals qu’ils organisaient en fin
de semaine. Ce qui me frappait beaucoup,
c’était la façon qu’ils avaient de taper sur l’épaule de la
cavalière ou du
cavalier, je ne sais plus
exactement, pour changer de
partenaire. On passait ainsi au cours d’un même slow des bras de l’un dans les bras de l’autre. Ces
cavaliers n’ont jamais eu de gestes déplacés. C’était je crois, en général des garçons sains qui voulaient danser et
c’était bien ainsi. L’un d’eux, qui
venait assidûment chez nous, un
Yankee dénommé Charlie Thorner,
un peu plus âgé que moi, me
fit comprendre qu’il
éprouvait plus que de la sympathie pour
moi. Un jour, il me serra très
fort le bras, en manière de
communion. Ce contact, je le ressens
encore aujourd’hui, mais il
était américain et l’océan nous séparait. Il y avait ma famille, Oran
que je
ne voulais pas quitter. Tout cela fit qu’il ne pouvait rien exister
entre nous que ce contact fugitif.



Ma mère, s’était mariée très jeune, avec mon père, à dix-sept
ans à peine, à un ami de son frère aîné.
Elle fut maman à dix­ huit ans d’une
fille, Reïna, qui
par tradition devait porter le
prénom de ma
grand’mère paternelle Elle régna dans
la maison, secondant ma mère en
toutes choses. Ma mère avait beaucoup de
classe. Elle paraissait toujours la sœur aînée de ses filles. Elle avait une chevelure
magnifique. Je ne l’ai jamais connue
avec des cheveux bruns ; ils étaient
argentés, ondulés, toujours peignés avec
soin. Ma mère était coquette, elle n’allait jamais
au marché sans se poudrer le
visage, rosir ses joues au Tokalon.
Elle avait une
façon à elle de faire tenir
ses bas
en les entortillant entre ses trois doigts, au-dessous des
genoux, cachés par une longue robe.
Elle allait faire son marché vers
neuf heures chaque matin, ayant une grande
famille à nourrir convenablement ; en plus de ses sept enfants, ma
grand-mère, notre domestique
et même
la femme de
chambre de ma grand-mère, car
cette dernière état presque
paralytique, tant elle souffrait de rhumatismes. Quand ma seconde sœur, Blanche
se maria, elle vint
aussi chaque midi, accompagnée de
son mari, prendre ses repas chez nous.
Elle donna le jour à un superbe bébé,
une fille prénommée Diane. Pour s’occuper de cette
nièce, nous avions une
petite domestique espagnole qu’il fallait aussi nourrir, sans oublier la laveuse mauresque.
Voyez donc les importants achats
de victuailles auxquels ma
mère se livrait chaque matin pour assurer l’intendance de tout ce monde
là. Elle
achetait tout en si grande quantité,
qu’elle était très bien
vue des commerçants du
village nègre où
chacun l’invitait à étrenner
sa corbeille : elle portait bonheur, disaient-ils. En
fait, elle entamait
considérablement leurs
étals… Elle avait
aussi un porteur attitré, très
fidèle, surnommé par les
autres porteurs, « Manco
», ce qui voulait dire
manchot. En fait, il était
hémiplégique, pauvre garçon ! Pour 1,50 F la course, il suivait
pareil à un chien fidèle, ma mère de stand
en stand, la corbeille sur l’épaule restée valide ; puis
il montait chez nous déposer sa charge. Pour rien au
monde ma mère n’aurait pu faire appel à un autre porteur que Manco, si fier de
ses prérogatives. Un rictus disgracieux
déformait sa bouche ; bref, un
pauvre bougre. Quelquefois il
avait droit à un bol de potage, que ma mère lui réchauffait.



Nous habitions
un bel appartement de sept
pièces boulevard Maréchal Joffre.
Il occupait tout le troisième
étage, avec ses trois
entrées, un immense hall
vitré accueillait le visiteur. Tout autour de ce hall s’organisait la disposition de sept
grandes pièces. A
gauche, les dépendances s’ouvraient sur un petit couloir
d’accès. Nous avions donc la porte
d’entrée principale à deux battants, la porte de service donnant sur le
couloir qui menait à l’office, et
enfin une troisième porte
condamnée donnant sur les chambres des filles. Les vendredis
matin c’était un défilé continu
de mendiants marocains qui
frappaient à la porte de service pour avoir
une petite pièce. Nous avions dans le hall sur un meuble de
bois clair, une petite assiette
en cuivre où ma mère préparait par avance
une multitude de pièces de
monnaie destinées à ces
déshérités. Parfois, elle servait
aux plus vieux une assiettée
de soupe avec un morceau de
pain blanc, ce
pain qu’on nous livrait tous les jours à domicile.



Tout n’a pas été sombre dans mes années d’adolescente. Et
c’est tant mieux ! Je ne veux me rappeler pour l’instant que de mes meilleurs
souvenirs, laissant à plus tard, tout ce qui eut un goût amer, tragique,
parfois dramatique.

A suivre...













































Chapitre 3




A dix-sept ans,
j'ai fait la connaissance de Gilbert qui en avait vingt-deux et
nous avons été d'excellents camarades pendant quelques années,
nous faisions de longues promenades à vélo
dans les environs d'Oran, nous arrêtant pour une pause, nous désaltérant ou cueillant quelques fleurs des
champs. A cette époque, le
vouvoiement était de rigueur et je crois que même pour le Jour de l'An, nous n'échangions pas la bise
rituelle. On se serrait la main, voilà
tout.



Nos parents étaient commerçants et son père
avait été l'ami du mien. En
effet,
Gilbert est resté orphelin de père à l'âge de onze ans et il était le
dernier-né d'une famille de quatre
garçons. Tous deux, Gilbert et moi, étions
de confession Israélite et nous étions
bien ensemble. Mais l'éducation reçue, a
fait que j'étais très réservée. Excellents camarades, nous nous
sentions
attirés l'un vers
l'autre. J'adorais l'entendre déclamer « Les nuits de Musset »,
d'une façon admirable. Mais, car il y a un
« mais », dans notre bande de
garçons et filles,
il y avait une jeune fille un peu plus âgée que moi de quelques années et surtout plus entreprenante que moi. Gilbert était un
beau garçon, intelligent. Il me
plaisait beaucoup et je sus par la suite que je ne lui étais pas indifférente. Mais voilà, il y avait
Josée... Et la guerre arrivant, nous nous
sommes perdus de vue après ces années de camaraderie et chacun mena sa vie ou plutôt suivit son destin comme
c'était écrit. J'ai su plus tard qu'il
avait épousé Josée et avait trois enfants...



Mais il faut que
je relate à présent un fait très important pour la suite de ce
récit, concernant toute la place prise par
la pathologie qui a détruit ma vie.



L'appartement
nouveau du boulevard Joffre avait été précédemment occupé
par une personne qui souffrait d'une « maladie
de poitrine » comme on disait
alors.
D'où la nécessité absolue pour mes parents de désinfecter les lieux
avant notre emménagement. De plus, mon
père avait tout un tas de principes,
l'argent
était sale parce qu'il passait de main en main ; il se lavait les mains
après l'avoir déposé sur la cheminée. Il
nous interdisait d'acheter des livres
d'occasion, il nous fallait des livres neufs. II tolérait cependant les
livres de la
bibliothèque du lycée,
mais à condition de ne jamais les lire à table. Chez le
coiffeur, « son » coiffeur, il avait «
sa trousse contenant « sa «
serviette, avec «
ses »
ciseaux et « sa »
tondeuse, « son » rasoir aussi ». Il y avait, disait-il,
trop
d'hommes atteints de
maladies du cuir chevelu qui se faisaient également
coiffer. Il fallait donc « veiller
au grain ». Si l'on ajoute à cette recherche de propreté de mon père, les
nombreux tabous de la religion juive, on
comprendra aisément que l'atavisme jouant, j'ai pu être une proie tout indiquée au terrain favorable à la névrose
dont je fus victime tant d'années,
persécutée que j’étais par la phobie des
microbes. Voilà, le mot lâché. Les
médecins,
spécialistes, psychiatres eurent parfois l'occasion de me dire : « Les
microbes ! Le thème que vous avez choisi
est d'une extrême banalité, on
trouve
fréquemment ce genre de sujet chez les patients atteints de phobies ».
Je rétorquais vivement : « Je n'ai jamais recherché
l'originalité, je ne revendique rien, j'ai
peur, et c'est tout ! » Avant de tenter d'expliquer combien ces obsessions ont empoisonné mon
existence et celle de mon entourage,
il me revient en mémoire une période de ma vie où je fus très proche de mon père.



Mon père était un gros
travailleur. Dans son magasin fermé le samedi, par
principe religieux judaïque et le dimanche
aussi d'ailleurs pour respecter le repos dominical, il travaillait sans cesse
même les jours de fermeture. Or, il
avait
peur des revenants. Il était peu rassuré car, lui avait-on raconté, l'ex-
propriétaire du magasin, décédé, « revenait
» depuis, visiter les lieux solitaires.
Mon père me demandait donc de venir le rejoindre le samedi après-midi, après le lycée. Cela me permettait de faire mes devoirs aussitôt
; en récompense de cette compagnie que
j'assurais avec joie et bonne humeur, il m'offrait un café au lait avec un croissant au bar voisin. Quels
merveilleux souvenirs ont laissé dans
ma mémoire et dans mon cœur, ces après-midi passées près de lui. Je n'avais jamais été aussi proche de mon père. En
fin de journée, nous remontions
ensemble à pied le boulevard pour rejoindre la famille qui nous attendait. Tout au long du parcours je lui faisais le
compte-rendu de l'avancement de mes
travaux scolaires. Il était très attentif à ce que je lui disais. Comme il m'encourageait, le brave
homme ! Je pense souvent à ces
moments que j'ai vécus comme une bénédiction du ciel. J'avais droit aussi à un petit cadeau, généralement un bijou de
pacotille, un de ces articles de Paris qu'il vendait aux forains. J'aimais,
déjà coquette, ces petites bagues, ces
colliers, ces eaux de Cologne... J'ai toujours eu un goût très prononcé pour les parfums. Même à mon âge, rien ne me fait
plus plaisir qu'un parfum offert.
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MessageSujet: Re: Une biographie écrite avec ma tante...   Jeu 21 Jan - 17:55



















Chapitre 4


J'étais,
je l'ai toujours été, d'une extrême sensibilité. Au lycée déjà, je
m'enfermais dans les toilettes, durant
certaines récréations, pour pleurer.
D'abondantes
et chaudes larmes coulaient sur mon visage d'enfant -, je
pleurais déjà sur moi-même. Je m'attendrissais
sur mon propre sort. Mais je
ne
parlais à personne de ce profond chagrin. Je le gardais pour Moi, pour moi
toute seule. Et puis à qui en aurai-je
parlé ? Avec ma mère, ma grand-mère et
ma sœur, mon aînée de quatorze ans, ce matriarcat, dira plus tard mon psychiatre, dans lequel je fus élevée,
n'était pas fait pour m'aider, même si
matériellement je ne manquais de rien. Ma mère était certes une bonne
mère,
mais elle n'eut jamais
l'occasion de nous prendre sur ses genoux, de nous
caresser pour favoriser une confidence si
innocente fût-elle, celle d'une enfant
mal dans sa peau, en proie à son secret. Un trop lourd secret pour une
gamine
de huit ou neuf ans !
Car, jusqu'à présent, je n'ai pas parlé de la chose
essentielle, à la base certes du gâchis de
mon existence. J'ai subi à l'âge de
l'enfance,
des attouchements sexuels de la part d'un oncle par alliance, le
mari de la sœur cadette de mon père,
lequel n'a jamais rien su de ce drame.
J'ai gardé honteusement ce secret pendant plus de dix ans, puis, je l'avouai
à
Reïna, ma sœur aînée,
sans donner de détails sur cette monstruosité. Plus
tard, bien plus tard, à quarante-huit ans,
je le confiai à un généraliste chargé
de me faire de la relaxation, c'était avant d'entreprendre une
psychothérapie
avec le docteur
M. J'expliquai donc à ce généraliste, au bord d'une crise de
larmes, que j'avais été la proie, par deux
fois, en tous cas pas plus (ma
mémoire
est défaillante quant aux nombres exacts), d'un vieux sadique qui,
chargé de me conduire au lycée après le repas
de midi, me fit faire un détour
par
son domicile où le sacrilège eut lieu. J'avouai plus tard au docteur M. que,
sentant quelque chose de dur entre mes
fesses (il me tenait de dos sous
prétexte
de me faire admirer, dans la cage face à moi, un petit oiseau nommé KIKI
), je me demandais avec naïveté pourquoi il
mettait une boite
d'allumettes dans
mon postérieur. Ce détail ne trompera pas ceux ou celles
qui me liront. J'allais ensuite au lycée,
accompagnée de ce scélérat, craignant
d'être en retard. Mon fils prétend que j'ai dû éprouver du plaisir pour
qu'il
demeure en moi un tel
sentiment de culpabilité. Moi j'affirme avec rage et
horreur que NON. Je voudrais, si c'était
en mon pouvoir, ressusciter ce
monstre
pour pouvoir le tuer, le re-tuer, le faire mourir à petit feu, cent fois,
mille fois, après lui avoir fait subir les
pires tortures, pour avoir abusé ainsi de
moi. Cette tache ne s'effacera qu'avec ma mort. Et dans cette affaire,
me
direz-vous, qu'a fait
votre famille, votre sœur instruite dans les grandes lignes,
de la chose ? Elles ne l'apprirent, ma
mère et elle, qu'à mon retour de
Divonne-les-Bains,
j'avais quinze ans.
J'étouffais sous le poids de
mon secret,
coupable, je me sentais. Et
bien oui, seconde abomination, elles se
contentèrent de partager mon horrible secret avec la
sœur aînée de mon père,
pour expliquer que ce monstre ne remettrait plus les
pieds chez nous, et pour
le congédier
comme un malpropre du magasin de mon père où il
avait été embauché. C'est tout ! Faire éclater au grand jour cet acte impie,
c'était à leurs yeux ordonner le déshonneur de la Famille, avec un grand F.
On me
sacrifia pour que ce déshonneur soit
gommé. C'est ainsi que je devins la petite
fille qui pleurait en cachette dans les W.C. du lycée
Stéphane Gsell, la femme
qui a en
horreur le sexe de l'homme, le sperme et tout ce qui va avec. Elles
ont préservé la Famille à mon détriment. CELA non plus ne se
pardonne pas.



Ma mère ne nous
bordait jamais. Nul ne nous enseigna à embrasser nos
parents avant d'aller au lit. Certes, ma
mère soignait bien mes angines
fréquentes
; elle m'apportait mon café au lait au sucre purgatif ; elle me
confiait sa boite à bijoux quand je
gardais le lit, fébrile, au plus fort de mes
angines. Non père téléphonait dès qu'il
faisait un peu trop froid, s'il ventait ou
pleuvait trop : « Garde les enfants à la
maison, pas d'école aujourd'hui ». Mais
jamais personne ne se soucia de savoir comment nous grandissions, comment nous vivions à l'intérieur de
nous-mêmes.



A
quatorze ans, je vécus mon second drame. Ma sœur aînée me parla en
confidence, alarmée, l'air grave : «
Regarde, me dit-elle seule à seule, maman
doit avoir un cancer. Elle maigrit, regarde bien ses poignets.
Observe-la ». Je l'observai. Ma sœur avait une certaine tendance à dramatiser,
je dirais même
à la
neurasthénie. C'est un terme que l'on n'emploie plus maintenant ;
aujourd'hui, on parle de dépression. De
fait, j'observais ma mère, je la
regardais
sans cesse évoluer dans la maison. Je l'observais surtout lorsqu'elle nous
servait à table. Mes yeux étaient rivés à ses poignets. C'était vrai que ses
attaches étaient fines ; oui, elle
maigrissait, les paroles de ma sœur
résonnaient
à mes oreilles. Je ne mangeais plus, je fixais ma mère jusqu'au
moment où, étonnée de mes regards figés,
elle me rappelait à l'ordre : « Mais
mange
donc, à quoi rêves-tu »? Et machinalement je remettais une cuillerée
dans ma bouche. Je mastiquais, je ne
pouvais pas avaler. J'étais en proie à
l'angoisse. Et si c'était vrai, si maman devait mourir ? Ma sœur
n'aurait jamais
dû m'inoculer ce germe de l'angoisse.
Je me souviens d'un cours de géométrie
auquel je n'avais strictement rien compris. J'étais hantée par les poignets de ma mère. Ma sœur était de plus en plus
anxieuse, je dormais avec elle, nous
partagions un grand lit. Elle me laissa entendre que les plus sombres idées l'habitaient. Je vivais un vrai drame...



Un matin, je
partis au lycée comme à l'accoutumée après une nuit de
cauchemars. Avec des gestes mécaniques
d'automate, je m'habillai et partis
pour
ces études auxquelles je ne comprenais décidément plus rien. Je
décrochais littéralement. A midi, je vis
Blanche, la cadette, près du préau. Elle
m'attendait. Sa présence insolite et un pressentiment me firent penser
qu'il se
passait
quelque chose de grave. Elle avait douze ans de plus que moi, elle était une
jeune fille, moi je n'étais qu'une adolescente, je dirais même une
gamine encore. Elle se précipita vers moi,
m'entoura de ses bras comme pour
me
protéger, me préserver de ce qui allait s'abattre sur moi : « Reïna ne
s'est
pas réveillée ce matin,
elle a voulu se suicider, elle est dans le coma ». Je
n'entendis que ces derniers mots. Une
violente crise de nerfs me secoua. Je
sautais comme un poulet que l'on n'a pas su abattre. Je ne me souviens
plus,
des conditions dans
lesquelles on me ramena chez moi. Cette cour du lycée, je ne devais plus la
revoir ; c'est ainsi que s'acheva ma trop courte scolarité.
Le médecin de famille lutta deux jours et
une nuit auprès de ma sœur ; les
piqûres
de strychnine eurent raison de ce coma, ma sœur était sauvée. Mais
moi ! Dans quel état de dépression je
devais rester... « Dépression nerveuse »,
conclut le neurologue appelé à mon chevet. J'eus droit au traitement de
choc
d'alors, des douches
froides, on parla de m'éloigner de la famille. Il me
semblait que si je ne parvenais pas à faire
telle ou telle chose délirante,
comme
courir après une passante pour arriver à lire l'heure exacte à son
poignet, il arriverait malheur à ma mère.
Ma mère devait vivre pourtant jusqu'à
l'âge de quatre-vingts ans, grâce au Ciel. Je m'imposais ainsi une vie impossible, j'étais complètement désaxée.
Sur ordre du médecin, quand le
mal
devint moins aigu, on me fit faire une cure thermale de deux mois à
Divonne-les-Bains, à dix-huit kilomètres
de Genève. C'était en plein mois de
mai.
Entre le Jura et les Alpes, je n'avais pas chaud. Je fus alors soignée par le
docteur V. Il m'administra lui-même, chaque
matin, la douche au jet Brisé. Il
fallait
se montrer nue à cet homme qui aurait pu être mon père. Je mourais de
honte, de confusion. Mes joues
s'empourpraient, mon cœur battait la
chamade
; je croisais mes bras sur mon sexe pour cacher ma nudité. Il faut
savoir que je n'avais pas encore quinze
ans, et qu'en 1938, on ne se
promenait
pas encore les seins nus sur les plages. Pendant cette cure à
Divonne où mon père, ma mère, mon frère et
ma jeune sœur
m'accompagnaient,
je ne fus pas autorisée à vivre avec toute ma famille. Je
dormais dans une chambre seule avec ma
mère. La jeunesse aidant, mon état
s'améliora.
Je fus autorisée à accompagner ma mère en cure à Contrexéville.
Troisième mois donc sans revoir Oran et
mes lieux familiers. Ce complet
dépaysement
eut raison de mes tics, de mes angoisses, de mes manies. Je
fêtai mon quinzième anniversaire à
Contrexéville où mon père et ma mère
m'offrirent,
de chez Morabito, un magnifique bracelet de jeune fille, bijou en
poil d'éléphant, qui devait, disait-on, me
porter bonheur. Je fus assez longue à
me rétablir complètement ; il n'était naturellement plus question
de retourner
au lycée. Je
continuai de m'instruire seule en autodidacte, avec l'aide de ma
sœur Hélène, la troisième fille de la Famille qui choisissait
mes lectures. Hélas,
ma sœur devait
bien plus tard se donner la mort, une mort affreuse, en 1974.
Elle non plus, je n'ai pas su l'aimer comme
elle le méritait. Moi j'étais très
expansive,
très bavarde surtout. Un jour, je refusai de sortir avec elle, en lui
reprochant de ne jamais parler. Ce jour-là,
je le sentis à posteriori, je la blessai
profondément : je venais de lui causer beaucoup de peine. La mort
naturelle
et le suicide n'ont pas
de commune mesure. Il faut avoir vécu ce drame dans
sa propre famille pour savoir que l'on
reste meurtri à jamais, et que plus rien
ne pourra en effacer la trace, le tragique d'une pareille situation.
Elle avait été
pourtant une
institutrice modèle, avait reçu les Palmes académiques, mais un grand vide
pesait en elle : elle n'avait pas eu d'enfant, elle qui les adorait. Son
mariage avait tourné court, un divorce...
Au terme de sa carrière, elle devait
quitter
Rouen pour rejoindre le reste de la famille restée à Montauban et à
Toulouse depuis la guerre d'Algérie. Je
n'ai pas précisé qu'elle était très
attachée
à notre sœur Léa, à son mari, à ses enfants, établis eux aussi à
Rouen. Ce fut hélas au-dessus de
ses forces de quitter la
Normandie,
particulièrement
Hervé, le neveu préféré, aujourd'hui, médecin établi. Pour
toutes ces raisons, elle préféra
disparaître à jamais. Elle nous brisa tous alors.
L'irrémédiable était fait. Restent les souvenirs.
Elle était d'une générosité sans
égale
à mon égard. Elle me couvait comme une seconde mère. Elle voulait
avec acharnement que je guérisse. Elle alla
jusqu'à payer, sans m'en faire-part,
un
généraliste qui pratiquait sur moi de la relaxation, et lui demanda de me
servir de psychothérapeute. Elle servait à
cet escroc des honoraires de
psychiatre
alors qu'il n'était qu'un vulgaire généraliste. Ceci me fut dévoilé à
son décès par ma sœur Reïna : « Combien
t'aimait-elle ! C'est maintenant une
porte
qui se Ferme pour toi, une porte qui se ferme à jamais ».



A suivre...


































































































































































































Chapitre 5




Mais entre 1938
et 1974, il y eut heureusement des années de répit. Le sort
permit des années joyeuses où mon
adolescence s'épanouit pleinement. Je
sortais, je faisais de la couture avec ma sœur Reïna. Nous avions même confectionné la robe blanche de mariée
d'Hélène. Je pris, avec une réfugiée
espagnole
en mal de gagner quelque argent, des leçons de broderie à la
machine, que mes parents m'offrirent. Elle
était belle, cette femme
espagnole,
sûrement Andalouse. Elle avait de jolies mains, ce qui ne gâtait
rien pour des cours de broderie. Je
m'inscrivis aux Beaux-Arts et formais un
petit noyau d'amies. J'eus un premier prix de broderie sur soie. Je me
liais
très vite. J'avais soif
de vivre des heures heureuses. Et puis la guerre arriva ;
plus de circulation intense dans les
villes. L'idée nous vint, ma sœur Hélène
et moi, d'acheter un vélo, au marché noir bien sûr. J'y consacrai une
grande
partie de mes économies
:5OOOfrancs pour un Terrot resplendissant. Je
l'astiquais, le couvais comme mon bien le
plus cher ; quand il pleuvait,
j'enlevais
mon gilet pour le protéger de l'eau. Nous avions formé un clan
qu'on appelait « la bande » :
garçons, filles, cousines, homonymes parfois.
C'est ainsi qu'il y eut dans la bande une
autre Michou, comme moi. Elle était
jolie,
blonde, aux traits très fins, aux yeux bleus. J'ai toujours eu un faible
pour les blondes aux yeux bleus.


Nous
faisions de longues promenades, en file indienne, nous chantions à tue-
tête, nous pédalions avec cœur. Bref, un
cortège de jeunes heureux. Nous
longions
la Corniche,
toutes les plages. La plupart d'entre nous se baignaient.
Moi, je ne supportais pas les bains de mer,
j'en ressortais claquant des dents.
Ils
me furent donc interdits. Je restais à rêver sur le sable chaud devant la Grande
Bleue, gardant les
bijoux de mes camarades, bagues, montres, brillants... J'en avais les doigts
pleins. B. me dit au passage, en manière de
compliment : « Les brillants vont très
bien à vos mains blanches ». Nous
allions
aussi aux foires foraines, sur la chenille et autres manèges, à l'affût de
sensations fortes. Nous faisions souvent
des sorties de la journée, pique-
niquer quoi ! Une
promenade qui me laisse encore à l'esprit un goût paradisiaque par les senteurs d'orangers, mandariniers et citronniers,
et aussi la promenade que nous
faisions route de Misserghin à une trentaine de kilomètres peut-être d'Oran, j'évalue mal aujourd'hui les distances. Au
terme de cette promenade, il y avait
une grotte avec une vierge entourée de cierges, d'ex-voto, et puis, sur le côté une pierre, plus précisément un bouton
qu'il fallait atteindre à travers la grille en faisant un vœu qui devait être
exaucé disait-on. Que de fois nous
sommes-nous concentrés, l'index appuyé sur ce bouton. Je ne me souviens pas pourtant, que nos vœux aient jamais été exaucés. Et puis, il y avait l'Escargot, une suite
de virages sur la route de la Corniche ; il fallait pédaler
dur pour contourner cet « escargot » et arriver enfin
au cap Falcon. Je me souviens aussi des
promenades à Arzew, un petit port où les pêcheurs étalaient sur le trottoir
leurs poissons frais péchés. Quelquefois, nous en ramenions à ma mère. Je
n'oublie pas non plus la cité
des
Palmiers avec ses acacias si décoratifs. Mes premiers essais à vélo se
firent dans cette cité bordée de villas
toutes plus jolies les unes que les
autres.


Parfois nous
allions aussi en famille passer notre dimanche à la forêt des Planteurs. Il y
avait au pied de la forêt une grande demeure et surtout un
grand Gymnase que l'on appelait la Palestre, qui appartenait
à un compagnon
d'armes de mon
père. C'était un homme très près de la nature. Il marchait toujours nu-pieds,
en vêtements de sport, le teint bronzé, les cheveux
argentés au vent. On ne lui donnait pas son
âge, il était aussi masseur ; à l'époque, les kinés n'existaient pas encore :
une cheville foulée, un muscle
froissé,
on téléphonait à M.B. qui venait
en ville, à domicile, avec des chaussures,,
mais sans chapeau. En parlant de chapeau, je me souviens que mon père en portait toujours un avec un crêpe
noir. Il avait des sœurs beaucoup plus âgées, d’un premier lit et ma mère avait
des tantes, d’un âge avancé que nous appelions « tias ». Ce qui fait
que j’ai connu mes parents constamment en deuil, car à cette époque, les
convenances voulaient que le deuil fût respecté pendant une année
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